Le tabou de la violence et la nécessité de l’autorité parentale, 2eme partie

La violence est inhérente à la condition humaine. Elle naît de la frustration de notre toute-puissance, de notre énergie vitale. Cette violence qu’on veut brimer et ignorer à un prix à payer. La circulation inévitable de cette violence fait que si les parents n’en prennent pas la responsabilité, elle ressort chez l’enfant qui n’a pas les moyens psychiques de la contenir, sous forme de rage d’abord, puis d’agression contre soi. L’automutilation est une forme très visible, mais il y a aussi les comportements à risque et le ralentissement idéo-moteur de la dépression. Dans ce contexte, faire preuve d’autorité c’est prendre la responsabilité de la violence et en décharger l’enfant en lui offrant un cadre qui le soulage de son mal-être, de son ressenti physique de malaise.

La nécessité de l’autorité parentale

C’est là précisément que l’autorité parentale est nécessaire. Il faut comprendre qu’il y a comme une circulation de la violence, si vous refusez la responsabilité qui est la vôtre dans son partage et son équilibre, un trop plein de violence ressortira quelque part dans les accès de colère de vos enfants qui reflètent le malaise où ils se trouvent. L’autorité parentale demande de la violence, ne serait-ce que dans la coercition. Il est impossible d’y échapper et il faut comprendre sa nécessité pour l’assumer sans culpabilité. L’autorité parentale décharge l’enfant de la responsabilité de la violence, et donc de la culpabilité qui est la sienne dans le fantasme de sa violence toute-puissante et destructrice. Cela le libère de sa culpabilité. Le second effet vient de ce qu’il survit à la frustration de sa colère brimée. Il intériorise peu à peu le contrôle parental et contrôle ses frustrations, ses pulsions. Le cadre qui est ainsi définit pour lui l’aide à se structurer.

Les parents peuvent avoir différentes raisons pour justifier leur refus de leur responsabilité de l’autorité parentale. Certains peuvent vouloir prendre le contrepied du modèle de leurs propres parents parce que ces derniers ont abusé de leur autorité parentale et se sont montrés excessivement violents dans leurs corrections. Parfois ces souvenirs d’enfants sont aussi exagérés, et ils oublient que cette autorité parentale qu’ils rejettent à posteriori leur a permis d’être les adultes qu’ils sont aujourd’hui. Parfois, les parents ont peur de perdre l’amour de leurs enfants s’ils se montrent sévères. Le lien qui unit un enfant à ses parents est si fort que même les enfants maltraités (et je ne parle pas ici d’autorité, mais bien de maltraitance) aiment leurs parents. Il n’est pas question ici de les battre, mais d’exercer une violence raisonnable pour contenir la violence de l’enfant et le décharger de sa responsabilité et de la culpabilité qui l’accompagne. Un parent ne peut pas être le copain de son enfant, il a une responsabilité à assumer qui le place dans une position inégale de facto. Enfin, le dernier scénario concerne les parents qui sentent que quelque chose ne fonctionne pas, mais choisissent de l’ignorer par idéologie. La « parentalité positive » qui prêche l’abandon de l’autorité parentale et de la coercition est un non-sens qui ne respecte pas la nature de l’enfant. Le jeune humain nait immature avec un besoin naturel de guidance et d’éducation. L’autorité parentale répond à ce besoin. Vous pouvez l’observer chez les autres mammifères dans la nature, et l’être humain est un mammifère parmi les autres. L’idéal d’un être humain mature est un sommet vers quoi tendre, si vous oubliez les marches à gravir ou ne voulez pas les voir, vous restez en bas.

A nouveau, il ne s’agit en aucun cas de battre ses enfants, mais de les corriger. Si vous vous sentez énervé, ou « pétez un plomb », ne vous défoulez pas sur vos enfants avec l’excuse d’exercer votre autorité parentale. Il ne s’agit pas ici de cautionner la maltraitance parentale non plus. Si, en tant que parent vous avez peur de votre propre violence, comptez jusqu’à trois à haute voix. Ça vous donnera le temps de vous calmer et de vous reprendre avant d’exercer votre autorité avec raison. Avec le temps, la correction ne sera plus nécessaire, compter sera suffisant. Le but est de permettre à l’enfant d’internaliser ce contrôle parental. Quand l’enfant grandit, une explication peut prendre le relais à condition que l’acceptation de la frustration soit acquise.

Quand le processus suit son cours sans trop d’accroc, vers l’âge approximatif de 7 ans, l’enfant complète son individuation. Il n’est plus rationnellement le créateur du monde et en conséquence ses parents deviennent véritablement mortels. Les cauchemars expriment la terreur de leur disparition et avec eux l’investissement libidinal important qu’il a placé en eux et qui serait une perte d’énergie vitale d’une telle importance que la survie du moi de l’enfant semble compromise. Dans ma pratique,  j’ai pu noter que si on explique aux enfants que nous sommes tous énergie et que l’énergie ne disparait jamais mais se transforme, même si on ne sait pas comment et qu’on ne peut plus avoir de contact avec ceux qu’on aime, cette simple explication les satisfait suffisamment pour que les cauchemars cessent. La conviction que l’énergie n’est donc pas perdue, y compris pour le moi, mais juste transformée, ne menace plus l’investissement libidinal et le moi.

Le tabou de la violence et la nécessité de l’autorité parentale

La violence est inhérente à la condition humaine. Elle naît de la frustration de notre toute-puissance, de notre énergie vitale. Cette violence qu’on veut brimer et ignorer à un prix à payer. La circulation inévitable de cette violence fait que si les parents n’en prennent pas la responsabilité, elle ressort chez l’enfant qui n’a pas les moyens psychiques de la contenir, sous forme de rage d’abord, puis d’agression contre soi. L’automutilation est une forme très visible, mais il y a aussi les comportements à risque et le ralentissement idéo-moteur de la  dépression.

Le tabou de la violence

La violence est naturelle et fait partie intégrante de notre condition humaine, et c’est une bonne chose. Cette violence est intrinsèquement liée à notre pulsion de vie, à notre énergie vitale, notre libido. Cette violence que nous observons comme quelque chose de normal dans le comportement animal pour sa survie, pour se défendre, pour se nourrir ou même pour se reproduire. Cette violence qu’on nous a appris à détester et à ignorer en nous-mêmes pour mieux être socialisés, en oubliant que la socialisation est une domestication qui vise à briser cette pulsion vitale de l’individu, à brimer sa toute puissance. Il y a un équilibre à trouver là et surtout une acceptation qui demande d’abord qu’on en ait la connaissance.

La toute-puissance du nouveau-né existe par le fait que pour lui, il ne naît pas au monde mais c’est le monde qui naît pour lui. Il n’y a pas de différenciation à l’origine. Il n’existe que par l’ensemble de ses ressentis et le monde en fait partie. Quand le besoin se fait sentir, si la mère tarde à y répondre, l’enfant hallucine la réponse à son ressenti de manque. Par exemple il va sucer son pouce pour halluciner le sein ou le biberon qui se présente à lui pour satisfaire son ressenti de malaise lié à la faim. Le plus important pour ce petit être « social » est surtout la relation. Dès sa naissance l’enfant est pris dans la relation, en particulier à la mère. La relation est vitale à la survie du nouveau-né qui est amené à pallier à son absence par l’hallucination. A partir de l’écart entre l’hallucination et la réalité, le bébé prend peu à peu conscience de l’existence de la mère en dehors de lui. C’est le manque et la frustration de sa toute-puissance, tempérés et acceptables, qui vont permettre à l’enfant de faire le travail psychique qui vont l’amener progressivement à se différencier de sa mère, à différencier son moi et l’autre. La toute-puissance persiste par ailleurs et sauvegarde la continuité de son être.

La nature est ainsi faite que le jeu hormonal amène généralement la mère à une « folie passagère », à une « préoccupation maternelle primaire » qui fait qu’elle est obnubilée exclusivement par son nouveau-né et se met à sa disposition. Il y a un accordage subtil où la mère se met au niveau de l’enfant, par exemple en amplifiant les stimuli (voix, gestuel, etc.) pour partager avec lui du plaisir vécu comme un prolongement satisfaisant de sa toute-puissance, du « bon » mais inévitablement toujours un peu de « mauvais », un dégradé de ressentis de malaise qui représente autant de petites touches de frustration à sa toute-puissance. Cette frustration l’amène au monde en lui imposant quelque chose d’autre par nature que le plaisir inhérent à la toute-puissance, du différent qui lui permet de se différencier en même temps que sa mère. L’individuation est essentiellement une frustration plus ou moins réussie de la toute-puissance.

Maintenant il y a des moments où l’hallucination ne suffit plus, où le malaise est tellement insupportable qu’il est extériorisé par des cris et de la colère. Quand vous avez mal vous criez de la même manière, mais vous pouvez avoir une action sur le monde pour canaliser votre toute-puissance et remédier à cette douleur en général. Le bébé ne peut pas avoir d’action direct sur le monde pour calmer son malaise, la frustration de sa toute-puissance est vécue comme une atteinte à sa capacité de survie. Sans l’autre, l’enfant ne pourrait survivre. Quand on regarde un bébé en colère, on est impressionné par la violence qu’il dégage comparativement à sa petite personne. Ça n’a pas de conséquence parce qu’un bébé n’a pas la force physique qui pourrait infliger des dégâts autour de lui, mais imaginer le même degré de rage chez un adolescent qui a la force physique et aucune capacité à supporter la frustration, aucun contrôle de soi, de ses pulsions…et vous avez une image de délinquant juvénile.

Quand le bébé a déjà commencé à former un objet maternel en dehors de lui, il a le ressenti que son malaise vient de l’absence de sa mère qu’il n’a pas pu « créer », et donc quelque part qu’il a détruite. La colère de la frustration se transforme en culpabilité d’avoir détruit la mère aimée. Cette image en négatif de l’objet maternel est une perte de la libido que l’enfant a investie en lui, une perte d’une part de son énergie vitale, une atteinte à sa survie. La violence née de la frustration de la toute-puissance devient alors punitive et est retournée contre le moi en une déflation, une dépression. Si cette situation est passagère et que la réponse satisfaisante arrive pour mettre fin au malaise, si la frustration est donnée par dose homéopathique, l’enfant en sort avec une toute-puissance consolidée mais aussi avec un meilleure contrôle de ses frustrations puisqu’il fait l’expérience qu’elles ne le détruiront pas.

Dans les cas où la situation perdure trop longtemps, une « dépression infantile » se structure avec deux résultats possibles selon la durée. Dans le meilleur cas, l’enfant grandit avec « la rage au ventre », rebelle à toute forme d’autorité, et sans graduation à ses accès de colère système on-off. Toute frustration résonne comme une atteinte à la survie. Dans l’autre cas, l’enfant est passé au stade autopunitif. Il se perçoit comme mauvais, méchant parce qu’il sent cette violence en lui et a peur de lui-même, peur de détruire ceux qu’il aime. Il reste figé dans le ralentissement de la dépression, s’empêchant de vivre dans une tentative de protéger ceux qu’il aime. Dans les deux cas, les enfants ont peur de leur propre violence, qu’ils voient à travers le prisme de la toute-puissance comme destructrice et dangereuse pour leurs parents.

La semaine prochaine, seconde partie:

La nécessité de l’autorité parentale